Une stabilité de façade

Published in Courrier International
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La mauvaise situation économique du Maroc est à l’origine de la contestation qui a commencé avec les manifestations du 20 février 2011. Selon la Banque mondiale, le taux de chômage est de l’ordre de 10 %, même si une étude récente de cet organisme [publiée en mai 2012] montre que 49 % des jeunes (soit 30 % de la population) ne sont ni en train de faire des études, ni en train de travailler.

L’année dernière, au moment où les troubles secouaient la région et où la protestation grondait dans le pays, le gouvernement a fait passer les subventions sur les produits de base de 17 à 20 milliards de dirhams (de 2 à 2,3 milliards de dollars, 1,5 à 1,8 milliard d’euros). Fin 2011, la facture atteignait les 5 milliards de dollars [3,8 milliards d’euros]. Le gouvernement a alors réduit les aides, en juin 2012, ce qui a fait grimper le prix de l’essence – qui était déjà en hausse – de 20 % et s’est répercuté sur le prix des transports et de presque tous les autres produits.

Le gouvernement avait également augmenté le salaire des employés du secteur public de 550 millions de dollars [422 millions d’euros] : ce qui porte le total des dépenses pour le personnel de l’ensemble de la fonction publique à 93 milliards de dirhams [8 milliards d’euros], dont 73 % représentent les salaires des trois principaux ministères [Education, Défense et Intérieur]. De plus, l’année 2012 a vu un ralentissement de la production agricole – le principal secteur économique du pays – du fait de la sécheresse, une baisse de 12 % du tourisme et une diminution des versements de l’étranger. Le produit intérieur brut, qui avait connu un taux de croissance moyen de 6,2 % ces dernières années, l’a vu passer à 2,6 % au cours du deuxième trimestre de l’année 2012. A part quelques responsables optimistes, presque tous les rapports récents indiquent que le Maroc se dirige vers une crise économique grave.

Une plaie béante

Ce qui est particulièrement troublant, c’est la solution qui a été proposée. Le Premier ministre, Abdelilah Benkirane, a annoncé des réformes structurelles et obtenu une ligne de crédit de 6,2 milliards de dollars du FMI [4,7 milliards d’euros, accordés en août sur vingt-quatre mois au titre de la ligne de précaution et de liquidité, récemment adoptée par le FMI]. Même si Idriss Al-Azami Al-Idrissi, le ministre du Budget, l’a qualifié de “protection” [contre les chocs imprévisibles, compte tenu des incertitudes de la situation mondiale], ce prêt est en réalité conditionné par la promesse de procéder à des réformes visant les subventions mentionnées ci-dessus, le service public et la fiscalité.

La réforme fiscale réalisée récemment comprend une baisse de l’impôt sur les entreprises, que l’économiste Najib Akesbi a dénoncée comme servant des intérêts particuliers. Ces taux d’imposition préférentiels révèlent le fond du problème socio-économique du Maroc : même quand le PIB est en forte croissance, la corruption est telle que seuls quelques rares individus peuvent récolter des bénéfices économiques. Le gouvernement a ainsi appliqué un sparadrap sur une plaie béante, une plaie qui va probablement saigner à blanc des classes inférieures déjà vulnérables, tandis que les proches du roi, “le Makhzen”, continueront à jouir d’une hégémonie politique et ­économique.

Le roi Mohammed VI lui-même est ­l’incarnation de cette hégémonie. Par ­l’intermédiaire de la Société nationale ­d’investissement (SNI), il détient un quasi-monopole sur nombre de secteurs de l’économie. En mars 2010, la SNI a fusionné avec le groupe financier Omnium Nord-Africain (ONA). L’ONA a fait les titres de la presse internationale en décembre 2010, quand les câbles de WikiLeaks ont révélé ses pratiques financières corrompues. Malgré ce scandale et le ralentissement de l’économie qui a poussé les manifestants dans la rue, la SNI a vu ses bénéfices augmenter de 50 % en 2011, et le magazine Forbes a désigné le roi comme l’un des monarques les plus riches du monde, dont l’entretien coûte 960 000 dollars [734 000 euros] par jour, qui partent essentiellement en “essence et vêtements”.

Compte tenu de ces indicateurs économiques, les analyses positives font peut-être référence aux progrès de la liberté et de la démocratie dans le royaume. Or il existe des myriades d’exemples qui montrent que tel n’est pas le cas non plus. La méthode de gouvernement reste celle de la carotte et du bâton. Le rappeur El-Haqed [L’Enragé] a été emprisonné non pas une mais deux fois pour avoir critiqué le Palais en musique. Son avocat, Omar Benjelloun, a déclaré que la justice n’était pas indépendante au Maroc et que l’arrestation de son client constituait “un mépris flagrant de l’Etat de droit”. Le journaliste Rachid Niny (رشيد نيني) a été emprisonné et réduit au silence pour dissidence. Son avocat, Moustapha Ramid, a été nommé [en janvier 2012] ministre de la Justice, mais n’a rien pu pour faire libérer le prisonnier politique.

Symbole de résistance

Dans ces conditions, il est absurde de laisser entendre qu’un projet de réforme proposé par le roi lui-même réponde de quelque façon que ce soit aux demandes de la rue. Puisque cette solution politique a manifestement échoué, pourquoi les manifestants sont-ils aujourd’hui moins nombreux qu’il y a dix-huit mois ? La peur joue ici un rôle important. Une peur savamment distillée dès les premières analyses relayées par les médias et les chercheurs : les manifestations du 20 février 2011 sont présentées comme un “mouvement”, un symbole de résistance au roi et au gouvernement, une prise de position qui est trop dangereuse pour la plupart des Marocains. Une peur renforcée par les arrestations très médiatisées des organisateurs et des sympathisants des manifestations.

Les autorités ont servi à la communauté internationale le récit acceptable d’une version marocaine, anodine, du “printemps arabe”, tout en donnant aux Marocains une bonne raison pour rester chez eux, sans espoir. C’est davantage cela que la satisfaction vis-à-vis du nouveau gouvernement qui semble expliquer que les rues soient vides, du moins en comparaison avec l’année dernière. Mais peut-être pas pour longtemps.

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